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Sortir des phytosanitaires sans perdre pied : les feuilles de route d'exploitants français qui ont trouvé l'équilibre

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Sortir des phytosanitaires sans perdre pied : les feuilles de route d'exploitants français qui ont trouvé l'équilibre

Il y a encore dix ans, l'idée de réduire significativement l'usage des produits phytosanitaires dans une grande exploitation céréalière du Bassin parisien aurait semblé relever de la gageure. Aujourd'hui, des dizaines d'exploitants démontrent qu'il est possible de construire un plan de sortie progressif, sans sacrifier ni les rendements ni l'équilibre du compte d'exploitation. À condition, toutefois, de s'y prendre avec méthode.

Un constat partagé : la dépendance coûte cher, au sens propre

Avant même d'envisager la transition, beaucoup d'agriculteurs ont d'abord fait un bilan économique lucide. Pour Sébastien Morel, céréalier en Eure-et-Loir avec 180 hectares en blé tendre et colza, le déclic est venu d'un calcul simple : « En 2020, mes intrants phytosanitaires représentaient 22 % de mes charges opérationnelles. Quand les prix des matières premières ont flambé en 2021 et 2022, j'ai réalisé que cette dépendance était un risque structurel autant qu'environnemental. »

Ce constat est loin d'être isolé. Selon les données du réseau DEPHY, programme national piloté par le ministère de l'Agriculture, les exploitations engagées dans une démarche de réduction des intrants chimiques affichent en moyenne une baisse de 20 à 30 % de leur indice de fréquence de traitement (IFT) sur cinq ans, sans que la marge brute ne s'effondre — à condition de respecter certaines étapes.

Phase 1 : cartographier avant d'agir

La première erreur à éviter, selon les conseillers des chambres d'agriculture, est de vouloir aller trop vite. La transition phytosanitaire ne s'improvise pas : elle commence par une cartographie fine des usages actuels, parcelle par parcelle, culture par culture.

« Nous avons accompagné une exploitation laitière en Bretagne qui utilisait des herbicides sur l'intégralité de ses surfaces en maïs ensilage, explique Marianne Lefèvre, conseillère à la Chambre d'agriculture du Finistère. En réalisant un diagnostic de pression adventice terrain, on a identifié que 40 % des parcelles présentaient une pression faible à modérée. On a pu y basculer vers un désherbage mécanique sans aucune perte de rendement dès la première année. »

Cette approche modulée — agir d'abord là où le risque est le plus faible — permet de préserver la rentabilité globale tout en accumulant de l'expérience et de la confiance dans les nouvelles pratiques.

Phase 2 : choisir les bons outils d'aide à la décision

La réduction des traitements ne signifie pas renoncer à la précision. Au contraire : elle impose une observation renforcée et le recours à des outils de modélisation du risque. Des plateformes comme Farmstar, Optiveg ou les bulletins de santé du végétal (BSV) régionaux permettent d'ajuster les interventions en fonction des conditions réelles, plutôt que de suivre des calendriers préétablis.

À Châteauroux, dans l'Indre, Julien Patureau cultive 240 hectares en grandes cultures. Il a réduit son IFT fongicide de 35 % en trois ans grâce à une combinaison de capteurs climatiques connectés et d'outils d'aide à la décision pour le risque septoriose sur blé. « La première année, j'ai économisé 18 000 euros en fongicides. La deuxième, j'ai mieux compris les cycles et j'ai pu anticiper sans traiter systématiquement. C'est une montée en compétences autant qu'une économie. »

Phase 3 : diversifier les leviers agronomiques

La réduction des pesticides de synthèse ne peut pas reposer sur un seul outil. Elle s'inscrit dans une réorganisation plus large des pratiques agronomiques : allongement des rotations, introduction de cultures intermédiaires, travail sur la résistance variétale, recours aux biocontrôles.

En Occitanie, le GIEE (Groupement d'Intérêt Économique et Environnemental) « Grains du Sud » regroupe 14 exploitations engagées dans une démarche collective de réduction des herbicides sur céréales. En six ans, le groupe a réduit son IFT herbicide de 42 % grâce à l'introduction du ray-grass intercalaire et au travail du sol ciblé en inter-rangs. « Collectivement, on partage les observations, les erreurs, les réussites, témoigne Arnaud Vidal, membre fondateur du GIEE. Ça change tout psychologiquement. On ne se sent plus seuls face à l'incertitude. »

Le nerf de la guerre : le financement de la transition

Si les bénéfices à moyen terme sont documentés, la transition représente néanmoins un investissement initial — en matériel, en formation, parfois en perte temporaire de rendement sur certaines parcelles. C'est ici que les dispositifs d'accompagnement jouent un rôle déterminant.

Plusieurs leviers financiers existent aujourd'hui en France :

« Il faut aller chercher ces financements, car ils ne viennent pas à vous spontanément, prévient Marianne Lefèvre. Mais une fois qu'on a constitué un dossier solide avec un plan de transition chiffré, les portes s'ouvrent assez facilement. »

Quand franchir le pas ? Les signaux à surveiller

La question du bon moment reste celle qui revient le plus souvent dans les échanges avec les exploitants. Il n'existe pas de réponse universelle, mais plusieurs indicateurs peuvent guider la décision :

Un mouvement de fond, pas une révolution overnight

Ce qui frappe, à l'écoute de ces exploitants, c'est l'absence de discours militant ou idéologique. La sortie progressive des pesticides de synthèse se construit ici comme une décision de gestion, raisonnée et documentée. Elle s'appuie sur des données, des accompagnements, des réseaux de pairs — et sur une conviction croissante que la dépendance chimique représente, à terme, un risque économique aussi bien qu'agronomique.

Pour Sébastien Morel, qui a réduit son IFT global de 28 % en quatre ans tout en maintenant ses rendements en blé à 78 quintaux par hectare en moyenne, le bilan est sans ambiguïté : « Je ne reviendrai pas en arrière. Pas par idéologie — par intérêt. »

C'est peut-être là le message le plus fort que ces pionniers adressent à leurs confrères encore hésitants : la durabilité, quand elle est bien conduite, ne se fait pas contre la rentabilité. Elle la renforce.

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